Plus de
trente-cinq ans après la mort de son fondateur, faut-il encore parler de
l'actualité du gaullisme ? Doit-on vraiment, comme certains, affirmer sa
modernité ? Pour dépasser cette querelle de mots, évoquons plutôt sa permanence.
Non celle d'une doctrine, d'un système, et moins encore celle d'un programme,
mais plutôt la permanence d'un état d'esprit, d'une volonté et d'un
espoir.
Dans la
typologie des droites françaises établie jadis par René Rémond, le gaullisme
apparaît volontiers comme un bonapartisme, c'est-à-dire comme un moment fort de
l'histoire politique où tout s'organise soudainement et de façon inattendue
autour d'un homme providentiel porté par les circonstances. Aventures
généralement sans lendemain, mais non sans postérité toutefois, les
bonapartismes connaissent souvent le destin de leur fondateur et disparaissent
avec lui.
S'agissant de l'oeuvre politique du général de Gaulle,
laissons aux politologues le soin d'en disserter doctement. La vie politique et
l'engagement citoyen ont d'autres exigences et d'autres priorités. Loin d'une
commémoration nostalgique et finalement vaine, la conviction qui nous habite est
celle de la pérennité des principes du gaullisme. C'est sur eux qu'il faut
réfléchir et c'est en eux qu'il faut trouver les fondements de notre action, ce
qui exige d'abord de courir le risque de les énoncer, fût-ce au prix de les
reformuler.
Le
premier principe qui paraît s'imposer est celui de l'intégrité de la
France. Il faut peut-être, en effet, renoncer à insister sur la notion
d'indépendance dans un monde où les conditions géopolitiques, si profondément
différentes de celle de l'après-guerre, ne nous désignent plus du tout les mêmes
enjeux. Ainsi, à l'assujettissement européen dénoncé par certains, à la
mondialisation brandie par d'autres comme un épouvantail, opposons simplement le
fait désormais établi de l'interdépendance des états. L'intégrité de la France,
cela signifie alors un pays riche de son histoire, de ses conquêtes morales et
politiques, de sa culture, fier de tout son passé, jamais oublieux de ses
erreurs mais nullement paralysé par leur souvenir. Un pays déterminé à jouer
parmi les autres, sans réticence ni frilosité mais sans arrogance non plus, le
rôle que ses talents et son énergie lui mériteront. L'intégrité de la France ne
réclame qu'une chose: que les Français croient en elle, qu'ils aient confiance
dans le destin de leur nation et en leurs propres capacités. C'est donc une
conversion des esprits qui s'impose, avant même toute réforme politique. Ce
volontarisme ne puise-t-il pas aux sources mêmes de l'action du général de
Gaulle ?
Le
deuxième principe du gaullisme ainsi reformulé est sans doute la dignité de
l'Etat. Car il s'agit moins aujourd'hui, on le mesure, d'affirmer la seule
autorité d'un Etat jadis à reconstruire entièrement. Le gaullisme, faut-il le
rappeler, ne peut être identifié à un jacobinisme sommaire. Tout comme la
construction européenne, on l'oublie trop souvent, fut l'une des fulgurantes
intuitions du Général, de même ce que l'on nommait alors la régionalisation fut
l'un de ses derniers combats : il y a sans doute, à la la lueur d'une histoire
encore récente, un autre de Gaulle à redécouvrir. Mais si l'exigence de
subsidiarité se fait aujourd'hui sentir et s'imposera dans tous les ordres de la
vie sociale, l'Etat, dans la perspective gaulliste, demeure une instance
régulatrice, un lieu d'équité et de partage qui se doit avant tout d'être digne,
ce qui veut notamment dire: modeste et irréprochable. Suffisamment modeste pour
ne pas surcharger la dette de la nation et employer à bon escient les moyens de
l'administration; suffisamment irréprochable pour savoir mettre un terme aux
abus et ne pas craindre la transparence dans l'emploi des fonds publics. Si les
Français sont appelés à consentir des efforts et même des sacrifices – et il est
peu douteux qu'ils auront à le faire dans les années qui viennent – il ne
pourront s'y résoudre que si l'Etat ne leur semble plus un Léviathan anonyme et
déconnecté du réel. En ce sens, garantir la dignité de l'Etat, c'est aussi
préserver la légitimité de la République.
Mais un
troisième principe est sans doute au coeur de tous les autres, les résume et les
prolonge : la justice. Pour les gaullistes « sociaux » une
telle exigence va de soi, mais c'est à dessein qu'on évoque ici la justice et
non pas, spécifiquement, la justice sociale. La justice est une valeur qui ne se
partage pas. Elle est un principe qui régit tous les domaines de l'action
publique et doit inspirer toutes les décisions politiques: quand il s'agit de
rendre « la » justice, en premier lieu sans doute, mais aussi
lorsqu'il est question de répartir la contribution nationale entre les citoyens,
de reconnaître la nécessité d'une juste rémunération des compétences, de
récompenser le travail et l'initiative sans stigmatiser une catégorie
socio-économique au profit d'une autre. La justice, mot qui suggère depuis
toujours l'équilibre et la stabilité, c'est aussi, à un degré éminent, garantir
la pérennité du pacte social, faire respecter la loi commune, ne pas transiger
sur les valeurs de la République et ne pas livrer la sphère publique d'Etat aux
revendications communautaires qui n'aspirent qu'à la dissoudre. La justice,
c'est encore garantir la protection sociale en exigeant de tous les mêmes
efforts, et c'est assurer à chacun le droit et les moyens de vivre dans sa vie
privée ses convictions et ses projets personnels en toute liberté, sans
prétendre confisquer à son seul profit cette même liberté dont tous les autres
doivent jouir. C'est, une fois encore, préserver la République, c'est-à-dire le
bien commun.
On
pourrait sans doute exprimer différemment les principes du gaullisme pour notre
temps. L'essentiel est de comprendre que le gaullisme, pour tous ceux qui lui
demeurent attachés, ne peut être le regret d'un certain passé, mais bien plutôt
un projet à construire ici et maintenant. L'essentiel est que l'engagement
gaulliste soit plus que jamais novateur et fécond face à monde nouveau.
Chacun
connaît les paroles qui concluaient les Mémoires de Guerre: «Puisque tout
recommence toujours, ce que j'ai fait sera, tôt ou tard, une source d'ardeurs
nouvelles après que j'aurai disparu.»
Il
n'appartient désormais qu'à nous de faire en sorte que ces quelques lignes ne
demeurent pas lettres mortes...
Roger
Dachez
Juin
2006